L’accès aux soins est devenu l’une des préoccupations majeures des représentants territoriaux en santé. Les déserts médicaux ne sont pas seulement un problème d’offre. Ce sont des échecs de coordination. Les données existent, les acteurs sont identifiés, les financements commencent à suivre (CPTS, CLS, fonds d’intervention régionaux). Ce qui fait défaut, c’est un outil capable de convertir cette matière brute en décisions concrètes pour le département.
Constat connu mais une réponse encore fragmentée
Le monde rural représente 30% de la population française, mais seulement 25% des médecins généralistes. En ruralité, un médecin couvre 30 kilomètres carrés, contre seulement 5 kilomètres carrés en secteur urbain. Au moins 2 bassins de vie ruraux sur 3 manquent de médecins généralistes1.
Prenons l’exemple du Centre-Val de Loire. 1 habitant sur 3 vit désormais dans une commune sous-dotée en médecins généralistes, soit 18 points de plus que la moyenne nationale. Dans le Cher et l’Eure-et-Loir, cette proportion atteint 60%, en hausse de 30 points depuis 2015. Le nombre de généralistes libéraux y a chuté de près de 17% en 8 ans, et ceux qui restent sont de plus en plus âgés : 18% ont plus de 65 ans2.
Les conséquences se lisent directement aux urgences. Selon la dernière enquête nationale de la DREES, la moitié des patients passent désormais plus de trois heures aux urgences, soit 45 minutes de plus qu'en 2013. Surtout, 21% des patients déclarent être venus aux urgences faute d'avoir pu obtenir un rendez-vous médical ; ils n'étaient que 14% dix ans plus tôt. Pour les personnes âgées, la situation est plus critique encore : 36% des plus de 75 ans passent plus de huit heures aux urgences, et 22% des patients de cette tranche d'âge admis en unité d'hospitalisation de courte durée y séjournent faute de lit disponible en aval3.
C’est dans ce contexte que le Sénat a adopté une proposition de loi visant à confier aux départements un rôle de coordination des actions en faveur de l’accès aux soins, avec la création d’offices départementaux d’évaluation chargés d’identifier les besoins en professionnels de santé sur chaque territoire4. Dans le prolongement, le réseau France Santé a été lancé fin 2025. La force du réseau France Santé réside dans son modèle de gouvernance : le déploiement est co-piloté au nveau de chaque département par les préfets, les ARS, et les conseils départementaux, en lien étroit avec les élus locaux et les professionnels de santé.
Pourquoi les collectivités ont besoin d’un outil de pilotage dédié
Aujourd’hui, les données relatives à l’offre de soins existent : densité médicale, démographie des professionnels, délais d’attente, taux de recours aux urgences, couverture en maisons de santé pluriprofessionnelles ou en structures laellisées France Santé.
Ces données sont majoritairement dispersées entre l’ARS, L'Observatoire de l'accès aux soins de l’Assurance Maladie, lancé sur Data Ameli, propose 16 jeux de données déclinés par département avec jusqu'à 10 ans d'historique ou encore les ordres professionnels. Les zonages réglementaires (ZIP, ZAC) classent les communes selon leur niveau de dotation. Le Service d’Accèsaux Soins (SAS), désormais généralisé à 99 % de la population, produit des données d'activité en continu. L'indicateur d'accessibilité potentielle localisée (APL) de la DREES mesure l'offre de consultations par commune.
Le problème n'est pas l'absence de données mais un manque de pilotage de celles-ci.
Un outil de pilotage départemental permettrait précisément de rassembler ces données en un seul lieu, de les croiser avec les réalités socio-démographiques du territoire (vieillissement, précarité, mobilité), et de produire des indicateurs actionnables pour les décideurs locaux.
Un outil de pilotage départemental pourrait intégrer ces indicateurs nationaux tout en les enrichissant de données propres au territoire.
Architecture d’un tableau de bord départemental
La conception de l’outil peut s’organiser autour de quatre modules complémentaires.
Module 1 : Cartographie et indicateurs de suivi
Visualiser une carte interactive, à l’échelle communale ou intercommunale, l’offre de soins superposée aux besoins du territoire. Le tableau de bord s’appuie sur les indicateurs comme : l’accessibilité potentielle localisée (APL) pour les médecins, les chirurgiens-dentistes ou encore les infirmiers, ainsi que le zonage conventionnel qui identifie les zones sous-dotées ouvrant droit à des aides à l’installation. Un système d’alerte coloré permet de repérer les zones en tension et de suivre leur évolution dans le temps.
Module 2 : Projections et scénarios
Modéliser l'évolution de l'offre et de la demande à 3, 5 et 10 ans encroisant départs en retraite, flux de formation, tendances démographiques. Simuler l'impact de décisions concrètes : ouverture d'une maison de santé, recrutement d'assistants médicaux, élargissement des compétences infirmières. L’anticipation transformera alors cet outil en un instrument pour une stratégie territoriale réussie.
Module 3 : Suivi des plans d’action
Répertorier les mesures engagées par chaque acteur (aides à l'installation, labellisations France Santé, contrats locaux de santé), suivre leur avancement et corréler leur mise en œuvre avec l'évolution des indicateurs.
Réseau France Santé comme catalyseur
Le processus de labellisation dans le cadre du réseau France Santé suppose un diagnostic territorial partagé entre l’ARS, la préfecture, le conseil départemental et les élus locaux. Ce diagnostic constitue la première brique d’un outil de pilotage : il objective les inégalités, identifie les priorités et trace une feuille de route.
En Haute-Savoie, en Puy-de-Dôme, dans le Rhône ou en Île-de-France, les premières vagues de labellisation illustrent déjà cette dynamique partenariale. Dans chaque département, ARS, préfecture et conseil départemental ont co-piloté l'identification des structures éligibles, en concertation avec les professionnels et les élus. Ce travail de terrain, pour être pérenne, doit s'appuyer sur des outils de suivi partagés. Par ailleurs, Le dispositif prévoit un financement moyen de 50 000 euros par structure labellisée, destiné à renforcer les équipes, moderniser les équipements ou soutenir des innovations organisationnelles. Pour les collectivités, disposer d'un outil de pilotage permet de prioriser l'allocation de ces ressources là où l'impact sera le plus fort, et de rendre compte de leur utilisation de manière transparente.










